🎬 Cinéma 03.09.2026 14 min

L’Odyssée de Christopher Nolan : beaucoup de cinéma pour si peu d’émotion

J’avais probablement tout pour aimer L’Odyssée de Christopher Nolan.

J’ai une maîtrise d’histoire grecque ancienne. Mon mémoire portait sur Éphèse, des âges obscurs jusqu’à la période romaine. Sans prétendre être spécialiste d’Homère ni docteur en études classiques, disons que l’Antiquité grecque n’est pas exactement pour moi un territoire inconnu. C’est même ma période historique préférée et la Grèce reste, depuis longtemps, l’un des pays auxquels je suis le plus attaché.

Quant à Christopher Nolan, notre relation est plus contrastée. J’aime beaucoup sa trilogie Batman. Pour le reste, j’ai souvent plus de mal avec cette propension à compliquer les choses, à ajouter des couches de construction narrative, de psychologie ou de concepts là où une histoire pourrait parfois simplement… être racontée. Cela donne régulièrement de très beaux films. Cela ne me donne pas toujours envie de les revoir.

Autant dire qu’en allant voir Nolan s’attaquer à Homère, j’étais curieux.

Et je suis sorti de la salle avec un sentiment finalement plus embêtant qu’une franche déception : une forme d’indifférence.

Parce que L’Odyssée n’est pas un mauvais film. Le récit suit assez fidèlement les grandes lignes de l’histoire. Le spectacle est là. Les acteurs sont là. Les moyens sont là. Certaines séquences fonctionnent même très bien.

Mais au bout de toute cette débauche, il manque quelque chose.

Peut-être simplement l’émotion.

Homère n’avait pas besoin qu’on lui explique Homère

Premier paradoxe : Nolan respecte plutôt bien son matériau tout en donnant régulièrement l’impression de ne pas lui faire totalement confiance.

Évidemment, L’Odyssée existe parce que L’Iliade existe. Ulysse ne rentre pas d’une semaine au Club Med, il revient de la guerre de Troie. Agamemnon, Ménélas, Hélène et les autres appartiennent au même monde et leur destin permet de comprendre celui qui attend Ulysse.

Mais fallait-il pour autant autant les montrer ?

Troie brûle. Agamemnon a droit à son développement. Ménélas revient. Le cheval de Troie s’invite à la fête. Le film semble parfois moins vouloir adapter L’Odyssée que s’assurer que personne ne sorte de la salle sans avoir validé son module d’introduction à la mythologie grecque.

J’ai parfois eu l’impression que Nolan cherchait à édifier les foules. Comme si le spectateur contemporain devait absolument disposer de toutes les fiches Wikipédia nécessaires avant de pouvoir regarder un homme essayer de rentrer chez lui.

La mort d’Agamemnon, par exemple, ne me semble pas apporter grand-chose au film lui-même. Elle renseigne. Elle contextualise. Elle instruit peut-être le néophyte. Mais elle prend aussi du temps à un récit qui n’en manque déjà pas.

Et puisqu’on parle de Troie, il faut parler du cheval.

Celui de Troie, le film de Wolfgang Petersen sorti en 2004, avait quelque chose de grossier, bricolé, presque évident : une énorme construction réalisée à partir de morceaux de navires. On pouvait imaginer des soldats s’y cacher quelques heures sans que l’objet ne donne l’impression d’avoir été dessiné par un ingénieur qui déteste ses occupants.

Celui de Nolan est plus étrange. L’objet est massif, bien fini, presque trop propre. Mais il prend l’eau. Les hommes qui s’y trouvent pataugent, certains semblent proches de la noyade et la logistique générale paraît avoir été découverte une fois la porte refermée.

Certes, le cheval de Troie n’était peut-être pas archéologiquement certifié ISO 9001.

Mais j’y croyais davantage.

À force de vouloir montrer ce qui était jusque-là laissé à l’imagination, Nolan finit parfois par rendre moins crédible ce qu’il voulait rendre plus concret.

Pourquoi faut-il absolument expliquer les mythes ?

Ce travers apparaît encore davantage lorsque le film s’attaque au merveilleux.

Et sur ce point, Nolan n’est pas le premier.

Troie avait déjà entrepris de « scientiser » certains éléments du mythe. Le talon d’Achille en est l’exemple parfait : le héros meurt après avoir reçu plusieurs flèches, qu’il retire avant de succomber, tandis qu’une dernière reste plantée dans son talon. Les témoins pourront ainsi transmettre l’histoire d’un guerrier mort avec une flèche à cet endroit, et quelques générations plus tard naîtra le récit du Styx et du fameux point faible.

C’est malin. Mais était-ce nécessaire ?

Parce qu’un mythe n’a pas besoin d’être excusé.

Personne ne regarde Harry Potter en exigeant une explication scientifique sur les conséquences neurologiques précises d’un Avada Kedavra. On accepte simplement les règles du monde qui nous est présenté. C’est précisément le contrat de la fiction.

Dans L’Odyssée, cette volonté de rationalisation produit des résultats très inégaux.

Circé fonctionne plutôt bien. Le film ne transforme pas bêtement des hommes en cochons à grand renfort d’effets numériques. Il trouve quelque chose de plus trouble, de suffisamment étrange pour conserver une part de surnaturel. La manière dont elle « sculpte » les hommes est une vraie bonne trouvaille : le mythe est réinterprété sans être complètement désenchanté.

Pour le Cyclope, en revanche, on franchit selon moi une étape de trop. Polyphème devient essentiellement un homme difforme dont l’apparence permettra ensuite d’expliquer comment la tradition a pu fabriquer une créature à un seul œil.

Pourquoi ?

Pourquoi faut-il que tout ait une origine rationnelle ?

Pourquoi ne pourrait-il pas simplement y avoir un Cyclope ?

La scène elle-même souffre d’ailleurs d’un problème plus grave : elle ne fait pas vraiment peur. On connaît évidemment l’histoire et on sait qu’Ulysse va s’en sortir. Mais connaître l’issue ne devrait jamais empêcher de trembler pendant le trajet.

On sait que le Titanic coule à la fin. Cela n’empêche pas d’être submergé (le jeu de mots est malheureusement inévitable).

Les Sirènes me laissent une impression similaire de rendez-vous partiellement manqué. L’idée de travailler sur un son étouffé est intéressante. Mais la scène n’étant pas véritablement vécue du point de vue d’Ulysse, elle perd une grande partie de sa force. Et surtout, le film semble là encore hésiter à prendre le risque de montrer réellement ce qu’elles pourraient être.

Charybde et Scylla fonctionnent mieux. C’est spectaculaire, lisible, visuel, sans qu’on éprouve absolument le besoin de recevoir un certificat médical expliquant pourquoi un monstre marin possède autant de têtes.

Et le passage par les Enfers est probablement l’un des rares moments où le film m’a réellement saisi. Là, quelque chose se passe. L’image, l’ambiance et le mythe finissent enfin par avancer dans la même direction.

Comme quoi, laisser un peu de mystère tranquille peut parfois fonctionner.

Au fait, quelqu’un a vu Ulysse ?

Il y a cependant un problème plus important encore.

Je me suis aperçu, assez rapidement, que je me fichais complètement d’Ulysse.

Ce qui est légèrement embêtant dans L’Odyssée.

Matt Damon n’est pas mauvais. Il donne simplement parfois l’impression de s’ennuyer presque autant que son personnage. Et surtout, le film passe tellement de temps avec les autres qu’on finit presque par oublier que nous sommes censés suivre son histoire.

Télémaque attend. Pénélope résiste aux prétendants. Les anciens compagnons et protagonistes de la guerre de Troie ont droit à leurs détours. Agamemnon devient presque une figure de Dark Vador antique dans une armure tellement spectaculaire qu’on se demande s’il ne va pas disparaître dans une Batcave à la fin de la scène.

Pendant ce temps-là, Ulysse est ailleurs.

Cela m’a rappelé Valérian et la Cité des mille planètes, qui aurait presque pu être rebaptisé Laureline tant le personnage censé donner son nom à l’histoire semblait parfois relégué derrière sa partenaire.

Ici, on pourrait presque appeler le film Télémaque attend son père.

Le choix de faire d’Ulysse un homme amnésique auprès d’une divinité marine n’aide pas vraiment. C’est même typiquement le genre de dispositif psychologique que Nolan affectionne et qui me laisse personnellement assez froid. Il faut ajouter une quête intérieure à la quête géographique. Il faut qu’Ulysse se retrouve lui-même en même temps qu’il retrouve Ithaque.

Mais était-ce vraiment nécessaire ?

Le concept même de l’Odyssée contient déjà une quête suffisamment forte : rentrer chez soi.

Après vingt ans : Retrouver son royaume, sa femme et son fils. Sa vie en somme.

Il n’y avait peut-être pas besoin d’ajouter une couche existentielle supplémentaire.

L’amnésie devient aussi une manière assez pauvre de gérer le temps. Dans Troie, dix années de guerre passent sans que le film éprouve le besoin de nous les faire ressentir à coups de dispositif narratif particulier. On comprend simplement que le temps s’est écoulé.

Ici, Nolan semble parfois ne pas supporter qu’une ellipse reste une ellipse.

Beaucoup de stars, pas forcément beaucoup de personnages

Cette impression de surcharge vaut également pour le casting.

Sur le papier, c’est évidemment impressionnant. Nolan a réuni suffisamment de noms pour remplir plusieurs tapis rouges.

Mais trop de stars finissent parfois par tuer les personnages.

Robert Pattinson s’en sort particulièrement bien parce qu’il possède justement cette capacité à disparaître derrière un rôle. D’autres peinent davantage. Anne Hathaway reste Anne Hathaway. Zendaya, de son côté, continue de me laisser assez perplexe dans son registre émotionnel.

Et Elliott Page semble surtout être là pour ajouter une ligne supplémentaire à une affiche qui n’en manquait déjà pas.

Son rôle ne m’a simplement paru servir à rien.

Le problème n’est évidemment pas qui il est. Le problème est qu’à force de vouloir faire entrer tout le monde dans le film, certaines apparitions ressemblent davantage à une annonce de casting qu’à une nécessité narrative.

Même constat avec Agamemnon. Son armure est formidablement impressionnante. Sa présence est travaillée comme celle d’un personnage appelé à marquer durablement le film. Mais pourquoi lui donner autant de poids dans une histoire qui, rappelons-le, ne porte pas son nom ?

Cette profusion finit par produire un étrange effet : le casting est prestigieux, mais les personnages ont parfois du mal à exister derrière ceux qui les interprètent.

Et l’IMAX créa le cinéma

Reste la grande affaire du film : l’IMAX.

Ou plutôt, tout ce qu’on nous a raconté sur l’IMAX.

Je précise immédiatement que je n’ai pas vu le film dans son format de projection maximal. Mais c’est presque une partie du problème : lorsqu’une œuvre mise à ce point sa communication et sa fabrication sur une technologie dont seule une poignée de salles dans le monde peut réellement restituer toutes les particularités, on frôle à mes yeux une forme d’élitisme technique assez étrange.

Je comprends parfaitement la volonté de défendre les salles de cinéma. Je la partage même.

Mais sauver les salles obscures ne nécessite pas forcément de construire des œuvres dont la pleine expérience suppose un équipement inaccessible à l’immense majorité du public.

On peut aussi sauver le cinéma en faisant de beaux films, bien mis en scène, qui racontent de belles histoires.

La technique pour la technique ne m’a jamais semblé constituer un projet artistique très passionnant.

Et surtout, si l’IMAX est à ce point essentiel à la conception du film, cela devrait transpirer même lorsque l’image est projetée dans un format plus conventionnel.

Or je n’ai pratiquement jamais pensé : « Cette scène avait absolument besoin de cela. »

Les paysages sont beaux. La mer est belle. Certains plans sont imposants. Tout est évidemment très bien réalisé. Mais je n’ai pas eu de véritable effet « waouh ».

Et c’est peut-être là que se trouve mon principal problème avec le film : la confusion entre la puissance des moyens et la puissance d’une image.

La scène finale d’Ocean’s Eleven, avec onze types regardant tranquillement les fontaines du Bellagio sur Clair de lune, me procure davantage de frissons que la plupart des séquences spectaculaires de cette Odyssée.

Il n’y a quasiment rien dans cette scène. Et pourtant, tout y est.

L’émotion ne se mesure pas à la taille d’une pellicule.

La musique de L’Odyssée n’aide pas toujours non plus. « Musique » est parfois un bien grand mot : certaines séquences reposent davantage sur des sonorités répétitives et envahissantes que sur de véritables mélodies. À plusieurs reprises, elles ont réussi l’exploit de me sortir du film au lieu de m’y faire entrer.

Encore une fois : beaucoup.

Beaucoup d’image. Beaucoup de son. Beaucoup de stars. Beaucoup de technologie.

Mais pas nécessairement davantage de cinéma.

La montagne, la souris et Homère

Tout n’est pourtant pas à jeter.

Le passage par les Enfers est saisissant. Circé est une réussite. Charybde et Scylla offrent quelques-uns des vrais beaux moments visuels du film. Pénélope et les prétendants fonctionnent globalement bien, même si certaines séquences auraient gagné à être sérieusement resserrées.

Et le dénouement reste fidèle à ce que l’on attend. Pour quelqu’un qui connaît le texte, évidemment, aucun suspense particulier. Mais ce n’est pas un problème : encore une fois, connaître la destination n’empêche pas un voyage d’être passionnant.

Je regrette davantage que le film, après avoir consacré autant de temps au destin de plusieurs personnages issus de L’Iliade, ne laisse pratiquement rien entrevoir de ce qui attend encore Ulysse. Les traditions antiques ne s’arrêtent pas magiquement au moment où les prétendants cessent d’être un problème et la suite de son existence n’a rien d’un long fleuve tranquille.

Puisqu’on prenait le temps de nous raconter Agamemnon, quelques indices auraient pu ouvrir cette porte.

Il reste aussi la question d’Hélène et de Clytemnestre. Le film choisit de les présenter comme sœurs et confie les rôles à deux actrices noires. En soi, adapter signifie évidemment prendre des libertés. Personne ne demande à un réalisateur de transformer Homère en cahier des charges.

Mais la tradition prend justement la peine d’attribuer à Hélène certains traits physiques, notamment autour de la blancheur de sa peau. Modifier délibérément cet élément sans que cela ne produise quoi que ce soit dans le récit me semble donc une liberté assez gratuite.

Ce n’est pas une opposition de principe à l’inclusion. Les occasions de confier de grands rôles à des actrices de couleur ne manquent pas et celle qui interprète Hélène s’en sort d’ailleurs plutôt bien. C’est simplement une question que l’on peut poser à toute adaptation : lorsqu’on s’écarte explicitement du matériau d’origine, qu’est-ce que ce choix apporte ?

Ici, je cherche encore.

Et c’est finalement un peu le sentiment que me laisse l’ensemble du film.

Christopher Nolan disposait d’Homère.

D’Ulysse.

De Troie.

Des Cyclopes, des Sirènes, de Circé, des Enfers, de Charybde et Scylla.

Il disposait de Matt Damon, Robert Pattinson, Anne Hathaway, Zendaya et d’un casting qui aurait probablement pu constituer à lui seul le budget d’un autre film.

Il disposait de caméras IMAX, de bateaux, de paysages splendides et de moyens techniques rarement réunis pour adapter un texte vieux de près de trois millénaires.

Et après tout cela, qu’est-ce qui me restera vraiment de cette Odyssée ?

Probablement quelques images.

Le passage aux Enfers.

Deux ou trois bonnes idées.

Et une ligne supplémentaire dans la filmographie de Christopher Nolan.

Une immense montagne de moyens, de pellicule, de stars et de mythologie qui accouche finalement d’une assez jolie souris.

Certes parfaitement cadrée.

Et probablement magnifique en IMAX.