L’IA ne couronne pas les ingénieurs. Elle réhabilite les littéraires.

Je suis littéraire de formation. Pendant longtemps, j’ai appris à m’en excuser. Pas explicitement — on ne dit jamais vraiment ces choses-là. Mais c’est dans la façon dont on minimise, dont on compense, dont on s’empresse de montrer qu’on sait aussi faire des tableaux Excel et lire un P&L. Comme si la maîtrise du langage … Lire la suite

Foi de prof, de Harold Cobert

Il ne le sais pas, mais je dois beaucoup à Harold Cobert. D’abord de m’avoir réconcilié avec Maupassant. Littéraire de formation, je gardais de ces lectures obligatoires un souvenir surtout désagréable – ce mélange d’indifférence polie et d’inconfort diffus que laissent parfois les classiques imposés. Belle-amie, paru en 2019, a balayé tout ça. Mais Cobert … Lire la suite

France fictions : corriger l’histoire, ou réparer un abandon ?

Il existe des ouvrages qui se donnent pour objectif de rectifier des récits, et d’autres qui s’attachent à comprendre les conditions de leur apparition, de leur diffusion et de leur persistance. France fictions appartient clairement à la première catégorie. C’est un ouvrage collectif sérieux, bien écrit, porté par des historiens reconnus dans leurs domaines respectifs, … Lire la suite

Lève-toi et code : Confessions d’un hacker

leves toi et code

Est-ce qu’un ton détaché et condescendant est le gage d’un esprit rebelle ou d’une pensée supérieure ? D’aucun pourraient me reprocher d’employer moi-même ce type de langage. Témoignage d’une jalousie non feinte envers les auteurs desquels je ne chercherais qu’à détruire le travail. Parce que c’est le ton employé tout au long de Lève-toi et … Lire la suite

Petit précis de culture Bullshit, par Jean-Bill Duval

Petit précis de culture bullshit

Le petit précis de culture Bullshit est l’oeuvre de Jean-Bill Duval. Un membre plus ou moins éloigné de Karim Duval, jeune humoriste à la carrière prometteuse (second degré), qui sévit sur scène avec son spectacle Y, mais aussi (et surtout ?) sur internet à travers des pastilles vidéos relayées sur Youtube et le réseau social de la bienveillance et de l’empowerement : Linkedin.

Dans son livre, le sieur Duval reprend certains de ses textes mis en images mais nous honore d’un tour d’horizon complet de ce que l’on pourrait appeler le mal du XXIe siècle en entreprise : le bullshit.

Bullshit, j’écrirais ton nom

La littérature sur le Bullshit dans le milieu professionnel est abondante.

Le terme Bullshit, qui signifie “Connerie” dans la langue de Shakespeare, désigne, dans le milieu professionnel, la tendance généralisée à adopter un vocabulaire et des méthodes, plus ou moins inspirées de nos voisins américains dans le milieu technologique, dans le but, inavoué, de rendre les métiers traditionnels plus “tendance”, plus “cool” et moins “rébarbatifs”.

Cela permet aussi d’aligner ces “vieux” métiers sur les nouvelles tendances, les nouvelles activités, principalement digitales, pour ne pas sombrer dans la lutte économique et la conquête des talents nécessaires.

Par extension, le bullshit est l’une des causes de la perte de sens globale que ressente les travailleurs du savoir. A force de remplacer tous les termes et tous les rituels par un obscur jargon plus ou moins anglo saxon inutilement complexe, il devient difficile pour le travailleur de savoir à quoi il sert et quelle est la contribution réelle de son travail pour l’entreprise et la collectivité.

Des pans entiers de l’économie se sont désormais organisés autour de ce bullshit, très bien résumé par Karim Duval, qui s’est fait le pourfendeur involontaire de cette lame de fond, en nous disant que le bullshit c’est l’art de la faire de la mousse… mais sans savon.

Produire du vide à partir de rien.

Un livre d’utilité publique

Karim Duval, enfin pardon… Jean-Bill Duval, nous livre dans son ‘Petit précis de culture Bullshit’ la synthèse de toutes les réalités que recouvre de nos jours le bullshit au boulot. Son vocabulaire, à base d’anglicisme plus ou moins adapté (le fameux “franglais”, sa geste, ses artefacts, ses rituels.

Chacun d’entre nous avons eu à nous confronter à au moins une manifestation de la culture bullshit. Quand ce n’est pas directement au travail (parce que certaines professions sont moins exposées au bullshit que d’autres) cela peut être lorsque l’on traite avec d’autres professionnels ou certaines administrations (oui, oui…).

Le bullshit, c’est transformer quelque chose d’existant ou inventer un nouveau processus alors que cela n’est pas fondamentalement nécessaire.

De manière presque anodine, cela a commencé quand on a cherché à masquer nos scrupules face à des professions nécessaires mais mal considérées. On est alors passé des femmes de ménage aux « techniciennes de surface ». Des vendeurs aux “ingénieurs technico-commerciaux”. Et ainsi de suite.

Mais c’est surtout quand les nouvelles méthodes de travail issues des filières informatiques (numériques, digitales, rayez la mention inutile) se sont répandues que l’on a vu essaimer dans tout un tas de métiers la volonté d’adopter un vocabulaire au top de la hype. Cela va, là aussi des intitulés de postes, aux choses plus ordinaires qui, avec une petite “touch” d’English (prononcer “an-gue-liche) font plus “à la page”.

Insidious

Bien entendu, les choses ne se sont pas faites du jour au lendemain et personne n’a décrété un jour qu’il fallait “se mettre” au bullshit.

Quoiqu’à la réflexion, ça aurait été drôle d’imaginer le ministre de l’économie, costard trois pièces, dossiers sous le bras, arriver au conseil des ministres, le toupet au vent, et lancer à la cantonade :

— “J’ai eu une su-per idée pour redynamiser l’économie française. On va se mettre à parler comme les anglo-saxon ! Mais tout en préservant l’exception culturelle française, hein. Genre on parle anglais mais sans en avoir l’air.”

Et là, le ministre de la culture de répondre :

— “Ouais en gros comme un karaoké géant dans le monde de l’entreprise quoi…”

— Exactement ! Sauf que là, les gens seront payés pour avoir l’air ridicule.”

Cette scène n’a jamais eu lieu. Mais c’est à peu près le résultat que l’on a obtenu.

Enfin non.

Le résultat final, c’est qu’à force d’empiler des vocables qui ne disent plus rien à personne, des rituels abscons ou des processus inutilement complexes qui ne font que donner du travail à des gens qui, sans ces processus n’auraient probablement rien à produire, on a obtenu une génération qui a perdu le sens de ce qu’ils font chaque jour au travail.

Et pire : le sens du travail.

Rage against the Bullshit

A tel point que de nombreux travailleurs de la génération Y ne savent plus vraiment quoi répondre quand on leur demande “Et toi ? Tu fais quoi dans la vie ?”. S’il converse avec un X ou tout ce qui se trouve avant W, il y a de forte de chance qu’en répondant du tac o tac “Je suis Chief Hapiness Officer”, on frôle la rupture d’anévrisme.

Ne nous méprenons pas. Les sociétés humaines avancent de manière logique et inexorable vers toujours plus de complexité. Cela vient par l’accroissement de la population, pour laquelle les besoins augmentent et évoluent, qui s’accompagne vers une sophistication toujours avancée des structures sociales et économiques dans lesquelles nous évoluons au quotidien. Difficile de s’imaginer revenir à des organisations féodales (quoi qu’on pense du système en place) ou à l’époque des chasseurs cueilleurs.

Cette complexité entraine avec elle son lot de nouveaux “rouages” qui lui est nécessaire pour fonctionner. Le problème mis en lumière par le phénomène du bullshit c’est qu’on a poussé le curseur très loin, quitte à exploiter le filon comme un segment de l’économie à rentabiliser.

On a de plus en plus de consultants, de métiers de contrôles, de professions financières ou para financières. Certains se désolent que l’on soit passé à l’ère de l’économie du savoir et de la connaissance au détriment d’une économie tournée vers l’industrie manufacturière et le travail manuel.

Pourtant, ce n’est pas là le débat. Tranché il y a de nombreuses années.

Bullshit : la naissance du mal

Non le souci réside précisément dans le fait qu’une frange des acteurs de cette nouvelle économie a su tirer parti de la complexité pour la rendre nébuleuse. De difficilement compréhensible, ils (mais qui ça “ils” ? Nous sachons…) ont peu à peu installé tous les ingrédients du bullshit de manière à ce que la complexité s’auto-alimente.

C’est un trait que l’on retrouve souvent dans les pastilles vidéos de Karim Duval et en toute logique dans le petit précis. Une procédure n’est pas claire ? On ajoute quelqu’un dans la chaine d’exécution dont le rôle sera d’évangéliser le reste de l’organisation au bien fondé de la procédure. Et ça sent le vécu.

On retrouve d’ailleurs ce type de postes dans l’ouvrage “Bullshit Jobs” de l’anthropologue David Graeber qui a théorisé le concept de “Job de merde”, à savoir des postes ou des métiers relativement inutiles qui ne servent qu’à maintenir de l’emploi. C’est ce livre qui, par extension, à donné corps de manière plus large au bullshit en entreprise tel que décrit plus haut.

Karim Duval a raison de faire du bullshit un objet d’humour. Car dans le fond, le rire est la seule chose valable que devrait provoquer toute cette confusion. La vacuité de certaines situations ne prêtent qu’à sourire, et le prendre au sérieux ne reviendrait qu’à ajouter une nouvelle couche de complexité à nos environnements professionnels encombrés.

Bullshit : psychose ou folklore ?

Le bullshit est-il une fatalité ?

Nécessité pour les uns, mal inévitable pour d’autres, il n’en demeure pas moins pour un grand nombre comme un fardeau qu’on aimerait s’épargner.

Entre la volonté de simplification et le besoin de reprendre possession de son quotidien professionnel, la disparition du bullshit ou, à minima, la réduction de son emprise, s’il n’est pas un combat pour tout le monde, devient malgré tout une tendance de fond, dont l’abondante littérature à son sujet témoigne.

Comme le dit l’adage (que j’ai l’impression d’être le seul à utiliser mais c’est pas grave) : “Si on veut détourner un avion, il faut d’abord monter à bord”. Façon de dire que si l’on veut changer quelque chose, il faut d’abord l’identifier.

Avoir mis des mots sur les dérives, parfois drôles mais souvent déprimantes, de ce que l’on désigne par “Bullshit” est un début, nécessaire mais non suffisant, pour essayer de s’attaquer au phénomène.

En route vers une démarche transformationnelle ?

Toute forme d’humour recèle une part de critique. Et l’humour de Karim Duval ne déroge pas à la règle. Si on peut y lire (ou y voir) une critique cinglante de certaines dérives de l’évolution de nos sociétés, dont le bullshit est l’une des manifestations, et qu’il contribue à, sinon populariser, du moins, vulgariser le concept, je me garderais bien d’y voir une forme de militantisme.

Karim Duval se contente, avec talent, élégance et finesse, de dénoncer habillement les travers de nos vies de bureau. C’est déjà beaucoup plus, et beaucoup plus drôle, que ce que la plupart des managers intermédiaires ankylosés dans les méandres de la Bullshit culture ne parviennent à faire pour enrayer le phénomène.

Là où certains humoristes, à l’instar de Jérémy Ferrari, se montrent volontiers revendicatifs et militants dans leurs sketchs ou spectacles, Karim Duval sème les graines de la réflexion en mettant en lumière ce qu’hélas le monde professionnel à pu générer de plus négatif ces dernières années.

Le petit précis de culture bullshit est un livre salutaire, qui prolonge sur le papier l’univers de Karim Duval présent sur le web et qui nous permet de prendre un peu de hauteur et pourquoi pas, de relativiser aussi nos malheurs professionnels.

Et l’imagination prend feu de Christelle Dabos

Et l'imagination prend feu

Dans la tête d’un auteur

Il est toujours passionnant de se plonger dans les entrailles d’un écrivain. Découvrir, avec un certain plaisir coupable, les affres de doutes et de difficultés par lesquelles il a finalement accouché de son oeuvre. Car on voudrait tous croire que la prose coule sous leur doigts agiles, dictés par l’inspiration quasi divine et que les mots se déploient presque d’eux même, sans effort, sans doute ni hésitation.

Mais il n’en n’est rien.

Bien entendu, il y a toujours les exceptions qui confirment la règle. Des pointures qui s’adonnent à de très longues séances d’écriture ininterrompue, d’une seule traite, sans que leur volonté ne défaille ou que le doute les assaille. Mais dans l’ensemble, pour ne pas dire l’immense majorité, le travail s’écriture est disons plus… douloureux. Et quelque part, c’est normal. J’allais presque dire que c’était bien.

Ecrire, raconter une histoire, c’est mettre un peu de soi sur la page ou sur l’écran. Et forcément, pour sortir un peu de soi, cela coûte. Cela doit coûter.

Enflammer le brasier de l’imagination

Christelle Dabos nous livre (sans mauvais jeu de mots) tout cela dans un récit à la simplicité et la sincérité touchante. S’il est bien entendu question dans “Et l’imagination prend feu” de son parcours éditorial qui l’a propulsée sur le devant de la scène littéraire avec sa saga à succès “La passe miroir” (précisons tout de suite que je n’ai pas lu cette série), l’auteur aborde également des points beaucoup plus pratiques, pour ne pas dire technique, qui éclairent le quotidien d’un écrivain.

Cela part de son environnement de travail et de son canapé, lieu d’écriture par excellence, jusqu’aux outils qu’elle emploie pour coucher les mots sur l’écran, en passant par toutes les méthodes et tactiques mises en oeuvre pour faire progresser son oeuvre malgré l’adversité.

Le parcours d’écriture décrit dans le livre est beaucoup plus authentique que dans un manuel destiné à décrire “comment” écrire un livre et parvenir à se faire publier. Mais cela ne signifie pas, loin de là, qu’il s’agit d’un modèle à suivre ou à reproduire. Il faut le prendre pour ce qu’il est : un témoignage du parcours de Christelle Dabos en ce qu’il a de personnel, et donc, d’unique.

Tel un récit de voyage, qui vous présentera certes un itinéraire et des paysages traversés, que vous suivrez à lettre, vous ne reproduirez pas vraiment, sinon pas du tout, la même expérience que son auteur. Tout cela pour dire qu’il ne faut pas considérer le récit de Christelle Dabos comme une “recette” à suivre. Elle se garde bien d’ailleurs d’entrer dans certains niveaux de détails, car il s’agit plus d’un récit initiatique et personnel.

Rien ne vous interdit d’adopter les mêmes outils, le même canapé, de vous attaquer au même univers de l’imaginaire ou de concourir vous aussi à un concours d’écriture. Mais ce qui a fait son succès, et qui doit inspirer l’admiration, ne garanti pas le succès des auteurs en herbes qui se placeront dans ses pas.

Une mine d’or précieuse

Cet ouvrage, emprunt d’humour et d’authenticité, s’adresse aux aficionados de Christelle Dabos, qui, s’ils connaissent déjà, de l’aveux même de l’auteur, presque tout d’elle et de son oeuvre, complèteront néanmoins par cette lecture leur connaissance et leur “proximité” avec leur auteur favori.

Il s’adresse aussi aux curieux, qui découvriront ainsi les coulisses du monde de l’édition à travers l’un de ses acteurs.

Il s’adresse enfin aux auteurs amateurs (dans le sens noble du terme). Ils pourront y piocher de précieuses informations, dont certaines peuvent se transformer en conseils. Qu’il s’agisse des dialogues, de la vision des personnages, de la gestion du point de vue, il y a forcément une bonne idée à prendre et des sujets à méditer.

Et l’imagination prend feu demeure un témoignage précieux car sans détours. La pureté de son propos a quelque chose de rafraichissant, loin des mémoires lénifiantes de certains auteurs ou célébrités.

Une lecture enrichissante prélude pour les plus curieux qui ne l’aurait pas lu, à se plonger dans l’univers de Christelle Dabos.

Eux, la dystopie perdue de Kay Dick

Eux Kay Dick

Eux, un livre oublié

Eux de Kay Dick est, des dires mêmes de certaines chroniques, un “chef d’oeuvre perdu”. Oublié durant des années. Ressurgi à l’aune très certainement d’un rangement de placard.

La question que tout le monde se pose est, à l’instar des légumes oubliés, pourquoi avait-on oublié cette oeuvre ? Le manque de goût peut-être ? Ou bien que, comme en cuisine, on trouve toujours quelque chose de meilleur à mettre dans la soupe ?

Un peu des deux sans doute.

Le fait de (re)découvrir un texte inédit, fût-il de la main de l’éditeur d’Orwell, suffit-il pour autant à le propulser au rang de chef d’oeuvre ?

Le doute est permis car une formule aussi péremptoire, dès la publication, ne peut que résonner comme un argument marketing. Au plus mauvais sens du terme.

D’atouts et qualités, le livre n’en n’est pourtant pas dénués. Mais elles ne suffisent jamais à le faire basculer dans la catégorie tant convoitée (ou pas) des livres inoubliables.

Objet littéraire nébuleux

La faute en premier lieu à un propos trop nébuleux. Entourer l’intrigue de mystère est nécessaire et parfois salutaire pour le bien du récit. Dans “Eux”, il ne se passe pas grand chose et le peu qui se déroule est recouvert d’un nuage vaporeux, à tel point que par moment on se demande même ce qui a pu se passer.

Si on comprend au fil des pages que l’on se trouve dans un monde (ou un futur) dans lequel certaines pratiques intellectuelles sont proscrites, on ne parvient pas à saisir quels sont les véritables enjeux. Et donc, en conséquence, on ne parvient que difficilement à s’attacher aux personnages.

Pas d’enjeux, pas d’identification.

Et pour combler ce manque de détail, il ne serait pourtant pas nécessaire de se lancer dans de longues explications ou descriptions des faits ou évènements qui ont menés à l’avènement d’un tel système. Un petit détour par la Servante écarlate, ou la Parabole du Semeur, nous indique qu’il est possible de définir le contexte, et donc les enjeux, avec quelques éléments ciblés.

Les différentes séquences présentées dans Eux sont trop décousues pour que l’on prenne un véritable plaisir à la lecture.

Un acte éditorial manqué ?

Si le style n’est pas déplaisant, certainement bien servi par une traduction française de bonne tenue, il ne suffit pas à donner le souffle nécessaire à l’intrigue. On ne contestera pas non plus que les lieux et paysages décrits sont particulièrement soignés et très plaisant à découvrir. Mais si le cadre est beau, l’image qu’il contient peine à capter l’attention et frapper les esprits.

Ce roman donne le sentiment qu’il n’était pas achevé. Ou du moins, pas assez pour être publié en l’état. Et c’est sans doute cela qui a plongé ce manuscrit dans l’oubli.

Ni chef d’œuvre ni étron absolu, Eux est une lecture rapide qui peut prendre place dans une pile à lire d’un été pluvieux mais guère plus.

Paradox Hotel de Rob Hart

paradox hotel

Bienvenue au Paradox Hotel

Après “Autant en emporte le temps” dont je suis un fan absolu, Paradox Hotel incarne l’expression parfaite de la thématique des voyages temporels.

Ecrire sur le temps et ses manipulations, pour ne pas réduire à la seule problématique des voyages temporels, est un exercice périlleux sur lequel même certains des plus grands scénaristes hollywoodiens se sont cassés les dents.

C’est à dire que le concept des flux temporels, de leur altération et de leur infinité de variations peut devenir un véritable piège narratif. Il est déjà si simple pour un récit de tomber dans l’incohérence même quand celui ci reste en ligne droite. On a vite fait, si on n’y prend pas garde d’oublier que son personnage est déjà entré dans une pièce et qu’on ne l’en a pas encore fait sortir avant de le faire entrer à nouveau. Et ainsi de suite.

Manipuler le temps, c’est manipuler plusieurs dimensions.

Et Paradox Hotel réalise une prouesse incroyable. Car non seulement c’est un sans faute sur l’exécution, mais en plus il propulse le concept de manipulation temporelle pour le coup dans une toute autre “dimension”.

Je n’ai pas connaissance d’ouvrage de fiction dans lequel il n’est pas seulement question de voyage temporel mais ou ces derniers prennent une dimension politique. Au lecteur de SF assidu qui passe par là, ma reconnaissance éternelle pour les suggestions qu’ils pourront me faire sur le sujet.

Retour vers le futur

Le Paradox Hotel est situé à proximité d’un chronoport duquel les voyageurs peuvent se rendre dans différentes époques pour les visiter. Un peu comme un musée à ciel et à chronologie ouvert. Le voyage dans le temps est parfaitement maîtrisé. A tel point qu’il faut bien veiller à la sécurité des voyageurs mais également… du flux temporel.

Car si tout un chacun ou presque est libre de se rendre en certains points de l’histoire, aussi simplement que s’il empruntaient un vol pour une destination lointaine, il ne faudrait pas, par mégarde ou malignité, que ces touristes d’un nouveau genre en viennent à perturber, ou pire, transformer, le flux temporel et donc modifier le futur.

January, l’héroïne du roman, est donc en charge de la sécurité au sens large. Et quand l’hotel se retrouve au coeur d’une véritable lutte politique, son rôle prend tout à coup une toute nouvelle dimension.

Paradox Hotel évite le piège, tentant, qu’il y aurait eu à se contenter de décrire et nous faire vivre le concept fascinant derrière le principe d’un hub de voyage temporel. Le processus est décrit assez brièvement dans une séquence d’action particulièrement bien écrite et qui s’inscrit parfaitement dans le récit. Et cela suffit.

Pour le reste, l’intrigue, qui confine au huis-clos dans un timing hyper serré, ne nous laisse aucun temps mort. Derrière l’intrigue mi psychologique, mi policière, le récit est tout autant l’occasion de brosser des portraits de personnages attachants (même lorsqu’ils ne sont pas humains), dotés de caractères forts, que de créer des situations dramatiques propres au genre du thriller.

Et tout le génie de l’auteur réside précisément à nous délivrer une histoire cohérente, consistante, en faisant s’entremêler dans une valse parfaitement maîtrisées les pas de deux des différents personnages qui naviguent dans un continuum toujours plus perturbé.

Il y a aurait de quoi y perdre le fil. Mais c’est tout le contraire qui se passe grâce au sens aigu de la tension narrative qui distille au fil du récit les clés discrètes de la résolution finale.

Time to time

L’avenir dira si les déplacements temporels seront un jour une réalité. Dans l’attente de cette hypothèse, qu’on la désire ou non, Paradox Hotel met habillement en scène les écueils réels ou supposés de telles manipulations du temps.

Et s’il ne devait rester qu’une seule certitude qui devait subsister et résister, justement, au passage du temps, c’est que l’homme reste fidèle à lui même. Principalement vénal, entre autres vices. Ce qui n’empêche pas certaines âmes bien intentionnées, à l’image de l’héroïne, de se sentir comptables vis à vis de leur semblables et de s’attacher à leur bien être et leur sécurité plutôt qu’à leur propre besoins.

Paradox Hotel est, comme toute œuvre de science fiction, porteur de beaucoup de sens, de questionnements de notre époque et de poésie.

Un livre coup de coeur, bourré de bonnes idées bien exécutées, qui nous scotche de la première à la dernière page !

Le naufrage du Titan

le naufrage du titan

Peu de récits pourraient égaler la prouesse visuelle, presque viscérale, que représente le film Titanic de James Cameron pour évoquer le naufrage du célèbre paquebot.

Réputé insubmersible, tout ce qui a trait à cette catastrophe atteint un niveau légendaire. Nombre de canots insuffisant, absence de jumelles dans le poste de surveillance, mer d’huile réduisant la possibilité d’apercevoir les blocs de glace à distance, naufrage lors d’une traversée inaugurale, vitesse trop élevée empêchant les manœuvres.

La liste et longue et tout ou presque laisse penser que les personnes à bord ont voulu créer un cas d’école en matière de catastrophe maritime.

Malgré tout, le naufrage du Titan de Morgan Robertson, dont le titre original est Futility, parvient à surpasser tout cela.

Et cela pour deux raisons.

Un récit prophétique

D’une part parce que l’ouvrage a été écrit en 1898. 14 ans avant le naufrage. Plus interessant, c’est 9 ans avant même que le projet du Titanic ne soit lui-même imaginé.

Ce qui frappe ensuite, c’est l’acuité, pour ne pas dire la prémonition de l’auteur. Non seulement il a décrit, certes brièvement, le naufrage d’un navire au nom très proche, mais son tour de force aura été de le décrire avec des spécifications d’une ressemblance troublante avec le véritable Titanic. Ses dimensions, son tonnage, sa motorisation, etc.. Les écarts ne sont pas nombreux et de plus, assez légers.

L’auteur a t-il eu une prémonition ou, comme il l’a lui-même laissé entendre, une inspiration divine ?

La chose est suffisamment troublante pour ne pas se demander légitimement comment un tel prodige a été rendu possible. Avait-il eu vent de certains projets ? Même neuf ans avant les prémices du projet, ce n’est certes pas impossible, mais avouons que c’est peu probable.

Par ailleurs, même s’il était monnaie courante de croiser des icebergs lors des traversées transatlantiques(ça peut être tout aussi fréquent de nos jours mais de toutes autres raisons…), la description de la collision du navire avec un monstre des glaces est une coïncidence des plus surprenantes.

Si ce que l’on retient surtout du naufrage du titan est sa similitude, fictionnelle, avec le véritable naufrage du Titanic, il ne faut pas oublier que cet épisode n’en constitue au final qu’une toute petite partie.

Des hommes sur un bateau

Le naufrage du titan raconte moins l’histoire d’un naufrage, que celle de la rédemption d’un homme, dont le destin est transformé par cet épisode funeste.

Matelot à la réputation d’ivrogne, au passé chahuté, il devient un héros malgré lui en sauvant la fille de celle dont il s’était éperdu. Le récit du sauvetage, un brin grandiloquent, est pourtant d’une redoutable efficacité.

Puis vient l’après. La gestion de la catastrophe par les assureurs et le coût exorbitant que les négligences du personnel naviguant, dont une partie importante à survécue ce qui leur permet de rendre effectivement des comptes dans cette réalité là, ont entraîné.

C’est aussi un témoignage direct de l’époque et de son ambiance. Raciste et antisémite, surtout par rapport à nos standards actuels. Les descriptions de certains personnages y sont caricaturales, teintées de préjugés, qu’il s’agisse des femmes, des juifs ou des américains.

Quand on prend la peine de replacer cela dans son contexte, tout aussi inacceptable que puissent avoir été ces propos, cela n’enlève pas grand chose au livre. Cela ne lui apporte pas grand chose non plus il faut bien le reconnaître.

On passe assez facilement sur cet écueil car l’essentiel est ailleurs.

Le naufrage du Titan est un objet littéraire fascinant. D’une part évidemment par son côté prophétique. Mais aussi et surtout parce qu’il repose sur des éléments très simples : un bateau qui coule, tragédie qui sert de décor à un héros tout aussi simple, presque banal, à la limite de l’anonymat, y compris au sein même du roman, et qui se voie transfiguré par les épreuves.

Et si le naufrage du Titan avait été un succès ?

S’il est sorti dans l’anonymat général et qu’il aura fallu de (très) nombreuses années avant que l’ouvrage ne surgisse à nouveau, ce qui contribue là aussi à sa légende, la question qui reste posée est de savoir si, s’il était tombé entre les bonnes mains, la manière dont il décrit le péché d’ubris des navigateurs à la barre du “Titan” aurait pu dissuader de conduire le Titanic tel qu’il le fut lors de ce funeste voyage d’avril 1912 ?

A commencer par ne pas convoyer à une vitesse épatante, mais qui interdisait toute manoeuvre d’urgence. Ou bien encore de veiller scrupuleusement à avoir à disposition tout le matériel nécessaire pour prévenir les accidents et palier ensuite les conséquences si besoin.

Paradoxe de tout cela, si la catastrophe du Titanic n’avait pas eu lieu, toutes les règles de bonne conduite en mer qui ont été établies en réponse au drame n’auraient pas vu le jour ainsi, provoquant “peut-être” d’autres catastrophes.

L’adage dit “A toute chose, malheur est bon”. Dans chaque crise ou catastrophe se niche des opportunités. Opportunités de progrès dans le cas présent. Pas sur pour autant que les naufragés, leurs familles et ceux qui avaient un intérêt dans la White Star Line, se soient fait ce genre de réflexion en 1912.

Le naufrage du Titan est un livre qui vaut le détour. Tout autant pour l’histoire sidérante qu’il raconte que le coeur de son récit, articulé autour de Rowland. Si la traduction française accuse un peu le coup, c’est à peu près son seul défaut, qui ne retire rien au plaisir de la lecture.

La chambre des merveilles

La chambre des merveilles

Rencontre avec un livre

La chambre des Merveilles est un roman de Julien Sandrel, paru en mars 2018 et qui va être porté à l’écran le 15 mars prochain.

Je vous ai déjà dit que j’aimais bien lire les bouquins avant qu’ils ne soient adaptés au cinéma ?

Je crois que oui. Mais du coup c’était l’occasion de vous le redire.

Quand j’ai vu dans le salon d’attente de mon cinéma préféré la bande annonce de La Chambre des Merveilles, j’ai d’abord été indifférent. C’était sur un petit écran dans un coin, sans le son et ça sentait le pathos à plein nez.

Puis la bande annonce est passée une seconde fois. L’attente avant la séance était vraiment très longue et à ce deuxième passage, j’ai pris le temps de regarder plus attentivement. Toujours sans le son, mais cette fois je comprenais de quoi il retournait. Et pour une raison qui m’échappe encore, j’ai été happé par le pitch, très lisible rien qu’à l’écran.

Ni une ni deux, direction le bouquin.

Et le moins que je puisse dire, c’est que je n’ai pas été déçu.

Rencontre avec… un bon livre

Tout d’abord, bien que le sujet puisse paraître lourd (et sur le fond, il l’est), c’est drôle. L’auteur parvient avec un talent rare à apporter cette touche subtile de légèreté, mélange de situations cocasses et de dialogues léchés qui, par contraste, rendent le récit encore plus poignant.

Bien qu’archétypaux, les personnages sonnent juste. Ils résonnent vrai. “Monsieur et madame tout le monde” comme le voudrait l’adage. Des situations de vie classiques. Banales presque. Ce qui permet à l’empathie du lecteur de jouer à plein. Comble du luxe, ceci ne se limite pas à un ou deux personnages centraux. Mais bien à tous (ou presque), ce qui constitue à mes yeux un véritable tour de force.

Le rythme du récit, tout comme l’humour distillé, est extrêmement bien dosé. Servi par un style percutant, car économe en mots, qui donne néanmoins le temps au récit de respirer, les tournures employées coulent sous les yeux avec une grâce et une élégance qui appellent irrésistiblement la prochaine page.

L’usage habile et mesuré de l’élision laisse la juste place à la liberté d’imagination du lecteur tout en offrant justement toute la latitude nécessaire à une adaptation à l’écran.

Pour finir

Julien Sandrel sait indéniablement raconter des histoires. Des histoires qui touchent au coeur et à l’âme. Une intrigue simple, mais efficace, servie par des mots puissants et un style compact. Pas de dialogues inutiles, on comprend la force de certaines situations à travers la forme parfois lapidaire qu’il emploi. Et c’est très bien ainsi.

Sur une note plus personnelle, le livre me touche tout particulièrement car il met évidemment le doigt sur l’une des angoisses des parents. Et bien entendu, en tant que parent, on se projette d’autant plus facilement (ou pas) dans ce que pourrait être notre réaction face à la même situation.

Au delà du sujet que l’auteur parvient à traiter avec une maîtrise impeccable, on passe un excellent et agréable moment de lecture, plein de poésie et de tendresse.

Si vous en avez l’occasion avant de vous rendre au cinéma, prenez le temps de lire la chambre des merveilles : vous ne le regretterez pas.