Foi de prof, de Harold Cobert

Il ne le sais pas, mais je dois beaucoup à Harold Cobert.

D’abord de m’avoir réconcilié avec Maupassant. Littéraire de formation, je gardais de ces lectures obligatoires un souvenir surtout désagréable – ce mélange d’indifférence polie et d’inconfort diffus que laissent parfois les classiques imposés. Belle-amie, paru en 2019, a balayé tout ça. Mais Cobert m’a offert quelque chose de plus durable encore : l’envie d’écrire. Et ça, je ne sais toujours pas si c’est une bonne nouvelle, tant les projets se sont mis à proliférer comme une mauvaise herbe que j’aurais semée moi-même avec enthousiasme.

Foi de prof m’a donc tenté, et je l’ai ouvert avec curiosité. Je l’ai refermé avec l’envie fugace – très fugace – de me reconvertir dans l’enseignement. Avant que la raison reprenne ses droits et me rappelle que c’est un métier exigeant pour lequel je n’ai probablement pas le quart des compétences requises.

Ce que Cobert défend dans ces pages, ce n’est pas tant l’enseignement catholique sous contrat en tant que tel, mais la philosophie qui l’anime : une certaine éthique du travail, une conception de l’éducation qui ne se résume pas à cocher des cases dans un référentiel de compétences. C’est aussi, et peut-être surtout, un réquisitoire contre ce que le système public est devenu – non pas contre ceux qui y enseignent et y consacrent leur énergie, mais contre l’architecture administrative et politique qui l’étouffe.

L’un des passages qui m’a le plus frappé est celui où Cobert évoque l’interdépendance des matières. Les élèves peinent en mathématiques faute d’un niveau suffisant en français. Et échouent en dissertation faute de maîtriser la logique démonstrative – ce qu’on apprend précisément en mathématiques. Ce cercle vicieux, décrit sans posture, sonne juste. Et il fait mal.

Le livre ne ménage pas non plus les illusions qu’on pourrait nourrir sur l’établissement en question – dans le 16e arrondissement de Paris, s’il vous plaît. On s’attendrait à y trouver une exception, un niveau préservé. Pas vraiment. Le niveau de français a dégringolé, l’expression écrite vacille, et les élèves de ce lycée ressemblent, à bien des égards, aux lycéens du reste de la France. Logique, au fond : l’époque est la même partout. Ces jeunes sont nés avec un écran dans les mains, comme nous sommes nés avec un clavier sous les doigts. L’effet générationnel ne connaît pas les frontières des arrondissements.

Historien de formation, j’ai été particulièrement sensible au moment où Cobert parle de « ranger la chambre » de ses élèves – reprendre les bases, et notamment insister sur la chronologie. Comment comprendre la Révolution française, la bataille de Bouvines ou l’assassinat de César si l’on n’a pas en tête le cadre global dans lequel ces événements s’inscrivent ?
L’exercice de la lecture thématique, sans ancrage temporel, revient à naviguer à vue dans le brouillard. Je ne pouvais qu’approuver !

En tant que parent, aussi, le livre éclaire ce qui se passe derrière la porte d’une salle de classe. On l’a vécu côté élève, mais c’était une autre époque. Et les échos qui nous en parviennent aujourd’hui – par nos enfants, par les mails de l’établissement – restent toujours un peu abstraits, filtrés. Cobert, lui, rend tout ça organique, incarné. On s’attache aux élèves comme lui les a apprivoisés, progressivement, page après page.

Ce qui traverse tout le livre, c’est une conviction – et ça se sent. Dans un monde où assumer un avis est devenu suspect, où la nuance sert parfois d’alibi à l’absence de position, Cobert dit ce qu’il pense et le défend par l’exemple. Sans dogmatisme, mais sans esquive non plus. L’évocation de l’affaire Bétharam en est un bon exemple : traitée sans langue de bois, mais avec une retenue et une nuance qui évitent le piège du règlement de comptes facile.

La plume, enfin. Elle est rare. Riche sans être ostentatoire, précise sans être froide – le genre de style qu’on a envie de lire à voix haute pour le plaisir de l’entendre résonner. Ce n’est pas un documentaire sur l’éducation. C’est un récit vivant, porté par quelqu’un qui y croit.

Un livre instructif, sincère, et franchement plaisant à lire. Et une nouvelle confirmation, si besoin en était, du talent d’Harold Cobert.

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